Cabinets de curiosités

du 23 juin au 3 novembre 2019
Fonds pour la culture Hélène & Edouard Leclerc Landerneau (29)
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Lieu essentiel de la culture renaissante et baroque, instrument de savoir autant que de plaisir esthétique, au carrefour de l’art et de la science, le cabinet de curiosités s’effaça devant le rationalisme des Lumières, ne subsistant que dans les musées secrets de quelquescollectionneurs nostalgiques.

Il ne suscita, au début du 20e siècle, que l’intérêt des historiens, des amateurs de bizarre et des surréalistes qui en apprécièrentl’étrangeté et les aspects poétiques. Il fallut attendre le passage au siècle suivant pour voir le phénomène connaître une résurgenceparadoxale et prendre une ampleur nouvelle. Après s’être vu consacrer,en France, à Poitiers en 2013, une exposition, « La Licorne et Le Bézoard », qui se proposait d’en retracer l’histoire, le cabinet de curiosités fait l’objet, dans le projet du FHEL, d’une approche renouvelée.

Prenant acte du fait que, devenu source d’inspiration de nombreux artistes, thème d’expositions internationales aussi bien que tendance du goût et du décor intérieur, le cabinet de curiosités fait désormais partie de l’imaginaire contemporain, la présente exposition se propose d’en suivre différentes expressions, échos et interprétations. S’ouvrant sur une mise en perspective historique, elle s’intéresse essentiellement aux regardeurs qui auront réinventé, dans les dernières décennies,

le concept de cabinet de curiosités : qu’il s’agisse d’institutions comme le Muséum national d’Histoire naturelle, le musée de la Chasse et de la Nature à Paris, le musée d’anatomie de Montpellier ou le musée Le Secq des Tournelles à Rouen, de personnalités singulières, comme le fondateur de la Maison rouge, Antoine de Galbert ou d’artistes comme Miquel Barceló, Jean-Jacques Lebel ou Théo Mercier. S’ébauche ainsi, sur près de 1000 mètres carrés, dans une scénographie étonnante, ce qui pourrait être un cabinet de curiosités du moment présent.

Commissariat Laurent Le Bon
Commissaire associé Patrick Mauriès

Texte rédigé

L’ère du simple portrait-robot et du rudimentaire photomaton collé sur un passeport ou unecarte d’identité est révolue. Nous en sommes à l’ère de Facebook­ — le livre dufaciès. Une nouvelle profession, celle d’esthéticienne-visagéiste est désormaisconsacrée au réagencement des traits, des couleurs et des styles en fonction duLOOK à la mode. Le contrôle d’identité, omniprésent et électronique, est dévoluaux robots chargés non seulement aux frontières mais à toutes les portes,d’effectuer la reconnaissance faciale (en anglais : « facialrecognition ») instaurant le régime du panopticum global. Déjà, en Chine,l’Etat/Parti a mis en service plus de vingt millions de caméras de surveillanceafin de repérer en temps réel les visages de celles et ceux dont les faits etgestes privés ou publics pourraient exprimer quelque dissidence ou velléitéd’infraction à la loi. Le totalitarisme qui s’annonce, ici et là, à force demurs, de nettoyage ethnique, de ségrégation sociale et raciale renforcée et dechasse au faciès informatisée a redéfini la notion même de visage. La face iconiquedu Pouvoir est désormais écrasante.

C’est dans la perspective d’actions de résistance tant artistique que politique à la domination panoptique que j’ai entrepris d’interroger la fonction assignée dès à présent dans les relations interpersonnelles, culturelles, économiques, sexuelles ou autres. En quoi pourrait consister une éventuelle « visagéité » ? Qu’est-ce qui pourrait constituer la spécificité d’un visage et en quoi cette spécificité devra être distincte d’une quelconque notion d’identité ?

En guise de cabinet de curiosité — en écho lointain à celui du docteur Caligari — j’ai répondu à l’invitation de l’ami Laurent Le Bon en réunissant ici une cinquantaine de visages contradictoires, disparates, multiethniques, polytechniques et polysémiques caractéristiquement hors normes. Mon projet étant de rassembler une sorte de forêt de visages possibles où pourrait avoir lieu la nietzschéenne « promenade du schizophrène » au cours de laquelle regardeuses et regardeurs seraient promus au statut non de voyeurs mais de voyants. Visages du Monde, mondes des visages. Voyage par et dans les visages de l’altérité. Visages/voyages.

Jean-Jacques Lebel